Une rescapée du massacre de Hébron en 1929 se souvient
CICAD n° 982
Lorsque la Guerre des Six Jours fut terminée et que les Israéliens commencèrent à entrer en masse en
Cisjordanie, les membres de la famille Molchadsky-Wolfson de Jérusalem décidèrent de visiter Hébron. Trente huit ans plus tôt, la famille avait fuit cette ville à la suite du massacre des
habitants juifs de Hébron.
Yonah Molchadsky avait abandonné l’espoir de retrouver le petit appartement dans lequel sa famille avait vécu à
Hébron. Mais sa fille, Geula Wolfson, ainsi que les autres membres de la famille et les amis qui les accompagnaient durant la visite de 1967, n’étaient pas prêts à abandonner. Finalement,
l’appartement fut retrouvé; il avait été transformé en atelier pour filles.
Yonah Molchadsky, cependant, ne dit pas un mot sur les horreurs du massacre qui les avait poussé à partir. La
famille ne mit aucune pression sur elle. Lorsqu’ils retournèrent à Jérusalem ce soir-là, Yonah se rendit à la cuisine et prépara le repas, et au moment où ils s’assirent pour manger, son amie,
Sarah Novoplansky, lui dit: «Maintenant, tu dois parler. Dis-nous exactement ce qui s’est passé ce jour-là.»
Ainsi, après 38 ans, le silence fut brisé et Yonah parla, «du début à la fin, sans une larme ni un tremblement
dans la voix», se souvient Novoplansky, qui a tout retranscrit par écrit.
C’est l’histoire d’une famille qui a survécu au terrible jour au cours duquel 67 membres de la communauté juive de
Hébron ont été massacrés. L’histoire de leur survie est liée à la naissance de Geula, la deuxième fille de Yonah. Le week-end dernier, Geula Wolfson a célébré son 80ème anniversaire et, lors de
sa fête d’anniversaire, elle a raconté cette histoire «afin que [ses] petits-enfants sachent».
Les parents de Geula, Mordechai et Yonah Molchadsky, sont venus en Palestine de Minsk en 1925. Ils venaient de
familles aisées et espéraient que les autres membres de la famille les suivraient bientôt. Mais ceci n’arriva pas et les membres de la famille qui étaient restés derrière périrent dans la
Shoah.
Mordechai était forestier, mais il ne pouvait trouver aucun travail ici [NdT: en Palestine]. «Ils avaient une
vie très dure», dit Geula. «Ce n’était pas des temps aisés, c’étaient des années où il fallait s’intégrer dans un pays difficile, où on espérait que les parents et les familles
viendraient, des années de difficultés pour arriver à joindre les deux bouts. Qu’avaient-ils ici ? Rien.»
Mordechai reçut le conseil d’ouvrir une blanchisserie à Hébron. Celle-ci était sensée servir aux étudiants de
yeshiva de la ville. «Cela leur a permis de vivre», dit-elle. «Mes parents ne se sont jamais, jamais plaints et ils ont fait avec ce qu’ils avaient. Ma mère était
consciente de la nécessité d’établir des contacts avec les voisins arabes et savait parler l’arabe avant même qu’elle n’apprenne à parler l’hébreu. En fait, les relations avec les voisins étaient
très bonnes. En décembre 1926, leur première fille, Rivka, naissait.»
En août 1929, Yonah approchait de la fin de sa grossesse lorsque, le 23 août, l’inquiétante nouvelle leur parvint
que des tentatives de nuire aux Juifs avaient eu lieu à Jérusalem. Le jour suivant, Yonah commença à ressentir les douleurs du travail et un docteur fut appelé. «N'accouchez pas maintenant,
attendez un peu» lui a-t-il dit. Mais les douleurs empirèrent et la naissance approchait; la famille s’est donc rendue chez une famille voisine, une famille arabe, qui les a installés dans
leur cave.
Au moment ou Yonah donnait naissance à sa deuxième fille dans la cave de la maison de la famille arabe, les masses
à l’extérieur commençaient à chercher les Juifs. Yonah raconta, après des années de silence, que la foule était arrivée à la maison de la famille arabe, cherchant les Molchadsky. «Nous avons
déjà tué nos Juifs» ont raconté les hôtes et sauveurs des Molchadsky à la foule, qui les a cru et est partie.
Le jour suivant, la famille – les parents, leur fille de 20 mois et le nouveau-né – ont quitté Hébron pour entamer
une nouvelle vie à Jérusalem. Le bébé fut nommé Geula, «rédemption» en hébreu, «un nom qui avait une telle signification pour eux, un nom qui veut dire quelque chose» dit aujourd’hui
Geula.
Les familles qui furent sauvées de Hébron se sont déployées dans Jérusalem, mais sont restées en contact les unes
avec les autres. Geula se souvient de la manière dont elles se rendaient visite les unes aux autres, pour des «rencontres d’un destin partagé, un difficile destin». Mais ces terribles
moments n’étaient jamais mentionnées à la maison. «Le silence faisait partie de la vie en ce temps-là. Ils voulaient cacher leurs difficultés à leurs enfants, ne pas pleurer et ne pas
paraître misérables. Ils voulaient que nous ayons un œuf et une tomate chaque jour et que nous ayons une bonne vie, que nous ne connaissions pas de soucis, de douleur et de difficultés. Ils
voulaient nous sauver de cela».
Aujourd’hui, Geula ne participe pas aux cérémonies qui commémorent le massacre. Une fois, elle est allée à une
cérémonie à Hébron, dit-elle, et elle s’est sentie mal à l’aise que le jour de son anniversaire coïncide avec un jour de deuil. Mais il est important pour elle que les gens se rappellent que
«c’était un jour important dans l’histoire du peuple juif, un jour terrible, mais également le jour où je suis née et, grâce à cette naissance, ma famille a été sauvée.»
Source: Eli Ashkenazi, Haaretz – lundi 10 août 2009
Traduction CICAD